Innovation et circulation des pratiques de l’écrit dans les villes du Rhin supérieur (1200-1550) : les livres municipaux

Projet Attractivité IdEx 2017 – Investissements d’avenir (2017-2019)

Axe 1 : Sources, savoirs, corpus

Porteur : Olivier Richard

 

À la fin du Moyen Âge, le Rhin supérieur est l’une des régions les plus urbanisées de l’Empire, et compte de nombreuses villes impériales, c’est-à-dire à l’autonomie politique forte. Beaucoup de travaux ont été publiés sur l’importance de l’écrit comme instrument pour l’exercice du pouvoir, d’abord dans l’administration royale et/ou princière, mais aussi dans les villes. En revanche, rares sont les études consacrées au fonctionnement des chancelleries municipales, à la façon dont elles évoluent, s’adaptent à la nouvelle taille des villes, à la nouvelle complexité des rapports sociaux en milieu urbain à la fin du Moyen Âge. On a ainsi pu dire que la diplomatique urbaine était le parent pauvre de l’étude sur la culture de l’écrit au Moyen Âge : c’est seulement ces toutes dernières années que des recherches ont commencé.

Les villes commencent par émettre et recevoir des chartes. Puis elles entretiennent des chancelleries qui mettent en place des registres. Ceux-ci sont d’abord indifférenciés, de contenu disparate, mélangeant copies de privilèges accordés par le roi ou le seigneur, puis, au XIVe et surtout, dans le Rhin supérieur, XVe s., deviennent de plus en plus spécialisés. Ces registres sont cependant très mal connus, et le projet entendait les explorer en associant l’étude de leur matérialité, de leurs fonctions et de leur contenu.

 

1. Pour cela, il a fallu procéder à un travaild’inventarisation et d’analyse de ces volumes dans les diverses archives départementales, cantonales, municipales, dans l’ensemble du Rhin supérieur, car leur présence même n’était pas toujours connue. Dans de nombreux cas, une numérisation a été réalisée. Les livres ont été décrits dans une base de données dédiée.

 

2. Le questionnement était multiple :

  • Comment nommer ces registres ? Quelles sont les désignations dans les sources de l’époque, et comment les nommer dans la recherche ?

  • Quand les registres municipaux de différents types se diffusent-ils, et comment l’innovation se diffuse ? Suit-elle des modèles extérieurs au monde urbain (administration royale, princière, ecclésiastique) ou au contraire la ville produit-elle son modèle d’administration écrite ? Pour répondre à cette question, l’attention s’est portée sur le rôle des personnels des chancelleries municipales, qui passent d’une ville à l’autre dans leur carrière et amènent avec eux leur savoir-faire dans leur nouveau lieu d’exercice. Ici, l’historiographie française, qui insiste sur le rôle du modèle et de l’influence des pratiques de la royauté sur les chancelleries urbaines devait être mise en question. Il s’agissait bien plus de voir si le statut politique des villes avait une importance. Les villes seigneuriales avaient-elles les mêmes usages de l’écrit que les villes d’Empire, ne dépendant que du souverain qui leur laisse=ait une autonomie forte ? Le présupposé selon lequel l’administration des petites villes accusait un retard par rapport aux grandes cités est-il vérifié, ou assiste-t-on au contraire à la mise en place de pratiques innovantes dans des petites villes qui, sans traditions fortes d’usages de l’écrit (chancelleries épiscopales, grands établissements ecclésiastiques), pouvaient sauter des étapes ?

  • Comment se situe le Rhin supérieur par rapport aux autres régions européennes dans cette évolution des pratiques de l’écrit caractérisée par une « cartularisation » (P. Bertrand) ?

  • Quelle était la fonctionnalité de ces registres ? Le paradigme encore dominant, formalisé par le Sonderforschungsbereich Pragmatische Schriftlichkeit de l’université de Münster dans les années 1990, est celui de la rationalisation de l’administration urbaine par l’usage croissant de l’écrit. Or, le but de la mise en place de ces registres était-il une administration plus efficace ? L’analyse du contenu des registres et leur comparaison avec des travaux réalisés récemment sur d’autres espaces (Augsbourg, Lunebourg dans l’Empire, le Midi de la France avec le projet Regidel) a permis de constater qu’ils pouvaient répondre à d’autres motivations : une préoccupation mémorielle, ou encore la volonté de légitimer un statut de ville d’Empire (à forte autonomie) en affichant sa capacité à utiliser les techniques d’administration les plus modernes.

 

3. Réalisations et résultats

3.1. Inventarisation : Le choix a été finalement fait de ne pas mettre en ligne la base réalisée mais d’établir une coopération avec une plateforme en ligne déjà existante et connue, qui recense l’ensemble des livres municipaux du Saint-Empire du Moyen Âge au XVIIIe siècle, l’Index Librorum Civitatum (ILC) de l’université de Halle, portée par Andreas Ranft et Christian Speer. Les descriptions sont en ligne sur www.stadtbuecher.de (recherche par ville ou par type de livres).

Ce travail d’inventarisation s’est doublé de recherches prosopographiques sur le personnel des chancelleries, tant la circulation des secrétaires a joué sur la diffusion des pratiques.

3.2. Deux colloques ont eu lieu à Strasbourg, organisés par Olivier Richard, Thomas Brunner et Pierre Chastang (Université de Versailles-Saint-Quentin) :

  • Pour l’élaboration d’un vocabulaire diplomatique des livres urbains de la fin du Moyen Âge, le 12 janvier 2018.

  • Enquête sur la dénomination des livres municipaux (France du Nord et du Midi, Rhin supérieur, XIIe-XVIe siècles), 1er et 2 février 2019.

3.3. Une plateforme d’éditions en ligne de livres municipaux du Rhin supérieur a été créée, qui propose des éditions scientifiques en XML-TEI, selon les principes de la science ouverte, et avec introduction, regestes en français et apparat critique, sous le nom de Livres Municipaux du Rhin supérieur (LMRS), hébergée sur le site de l’UR 3400 – ARCHE. La première édition mise en ligne est le premier livre de serments et statuts d’Ammerschwihr (ADHR E dépôt 1 BB 1). Cette activité se poursuit. Sont en préparation actuellement (état : mai 2020) le premier Stadtbuch de Kaysersberg (AM Kaysersberg BB 1), l’Allmendbuch (livre d’empiètements sur les communs) de Strasbourg de 1466 (AVES VII 1436) et l’Achtbuch (livre de bannissements) de Strasbourg du tournant du XVe siècle (AVES III A 1), ainsi que le Neues Rotbuch de Colmar (AM Colmar BB 44).

 

4.Publications

Olivier Richard, « Maîtriser la correspondance : les livres de missives dans les villes du sud-ouest de l’Empire au XVe siècle », Alazard, Florence (éd.), Correspondances urbaines. Les corps de ville et la circulation de l’information. XVe-XVIIe siècles, Turnhout, Brepols, 2020, p. 113-144.

Olivier Richard, « Le secrétaire et les conseillers. Registres de délibérations et culture délibérative dans les villes du Rhin supérieur et de la Confédération au XVe siècle », Otchakovsky-Laurens, François, Laure Verdon (dir.), La voix des assemblées. Quelle démocratie urbaine au travers des registres de délibérations ? Méditerranée-Europe, XIIIe-XVIIIe siècles, Aix-en-Provence, Presses Universitaires de Provence, 2021, p. 137-150.

Olivier Richard (éd.), Premier livre de statuts et de serments d'Ammerschwihr (1448-1485) - ADHR E dépôt 4 BB 1, ARCHE UR3400 (Université de Strasbourg) (« LMRS. Livres Municipaux du Rhin Supérieur »), 2021, #adhr_e_depot_4_bb2.3, en ligne : <http://num-arche.unistra.fr/lmrs/adhr_e_depot_4_bb1.xml/adhr_e_depot_4_bb2.3> [consulté le 24 juin 2021]

Olivier Richard, « City-dwellers facing new urban registers in the South-Western German Empire in the 15th century », dans Nils Bock, Élodie Lecuppre-Desjardin (dir.), Innovation and medieval communities (1200-1500), livre soumis à Brepols pour parution en 2022.

 

5. Enseignement

Dans le cadre de ce projet, Jörg Oberste, professeur en histoire du Moyen Âge et sciences auxiliaires à l’université de Ratisbonne (Allemagne), est venu à l’Unistra en janvier 2019 comme professeur invité (Erasmus enseignants). Olivier Richard ira à Ratisbonne dans le même cadre en janvier 2022.